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Entrevue
accordée
par Claude Marc Bourget
à Jazz Frisson,
21 JANVIER 2007
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JF. Claude Marc, je note en lisant ta bio, que l’année 1983 fut très fertile
pour toi, avec la création d’Edro Erdrosed,
Concert d’Improvisation Contemporaine & dispositif magnétophonique,
ton entrée à l’Ensemble de Musique Improvisée de Montréal (l’E.M.I.M.),
un concert solo en salle (Piano Plus) au Festival
de Jazz de Montréal et une tournée en France avec l’E.M.I.M.
Puis, une soudaine absence de la scène musicale jusqu’à l’année dernière.
Qu’est-ce qui explique une si longue absence, considérant ce début si
prometteur? Et qu’est-ce qui motive ton retour à la scène musicale après
20 ans d’arrêt?
CMB.
Je dirais que cette explosion même fut en
un sens la raison de cette rupture, ou du moins son explication. Par rapport
aux années de rêve ou d’espoir qui préparent le musicien à la scène, car
la musique tend naturellement à l’auditoire et n’est pour soi seul, en
somme, qu’une écriture sans voix, cette flambée de 1983 m’avait à la fois
comblé et déçu.
J’étais
comblé du fait que s’exprimait et était soudain écouté ce qui depuis des
années avait besoin de l’être, qui d’ailleurs n’était pas toujours de
la musique (un certain sport des sons, dirais-je), mais qui parfois en
fut : une musique du temps, dans un temps qui était au fracas, à la quête
du danger sonore, à une expérimentation totale dont nos devanciers d’après-guerre
avaient donné l’exemple et le feu de départ, aussi bien en musique contemporaine
qu’en free jazz.
Mais,
arrivé au port, après le voyage, je fus déçu. Rien ne m’y attendait. Le
but avait été le voyage comme tel et ses grandes vagues, pas plus. La
destination était vide, comme une paralysie dans l’éther par l’attraction
de l’ivresse. Il me fallait réfléchir, repartir de l’origine, reprendre
tout le chemin. Je le fis par la littérature,
la philosophie, un peu à l’abri de la musique, quoique faisant mes gammes,
si l’on veut, comme à vide. Vingt ans de livres et d’écoute. Je suis maintenant
prêt à continuer. Vingt années ne sont rien devant les millénaires, l’éternité
de la musique.
JF. L’improvisation en piano solo est sans doute l’une des disciplines les
plus exigeantes qui soit. Tu sembles avoir une inspiration inépuisable!
Quelles sont tes sources d’inspirations?
CMB.
Ce que j’affectionne tout d’abord dans l’improvisation
au piano seul, c’est la pureté du geste, loin des machines à composer
et à décomposer, des effets faciles et vendus par leurs noms, parfois
en solde, dans les épiceries à musique. L’art du piano, du récital, du
solo, possède sa noble histoire, son aventure qui continue, toujours humaine,
alimentée du legs des grands et des petits artistes et comme au-dessus
de l’abrutissement électronique. Je n’y vois d’équivalent, de nos jours,
que la boxe. Le pur moment du face à face réel et sans filet, devant nos
frères humains, concentrés, affamés de choses humaines et parfois divines,
si j’ose dire.
Mes
sources d’inspiration, en ce sens, sont mes prédécesseurs dans l’art du
piano, jazz et classique, mais non moins la musique en entier, pour peu
qu’on puisse la circonscrire, elle que je tente de faire entrer en synthèse
dans mon petit coin du monde.
JF. Tu es autodidacte. Quels musiciens furent essentiels
dans ton apprentissage, en tant que modèles?
CMB.
Ils sont nombreux. Côté compositeurs, l’impressionniste
Debussy, Stravinsky le pragmatique, le métaphysique Schoenberg pour le
XXe siècle. Guillaume de Machaut pour le XIVe siècle, à la suite de Pérotin
et de Léonin, à l’École de Paris ou de Notre-Dame, l’un des summums de
la civilisation musicale. Sinon, pour le piano et l’orchestre, Beethoven,
à l’orée du romantisme, malgré son obsession prométhéenne, sans oublier
Bach le très grand maître et Mozart l’illuminé, surtout pour ses messes. |
Puis,
en matière de jazz, Monk, Davis, Mingus, le Canadien Bley et le regretté
Steve Lacy, les vieux sages de ce temps. Mais si je sépare ici le jazz
du «classique», c’est par habitude et commodité, car la musique en tant
que telle, ni par ses créateurs ni par ses auditoires, ne se divise si
facilement. Entre le jazz, né vers les années 1910, et les Debussy, Stravinsky,
Satie, Hindemith, qui dans le même temps donnaient une nouvelle Europe
musicale, il y a davantage d’affinités que de dissemblances.
Côté
interprètes, Horowitz, qui fit à Rachmaninov arrêter le piano et qui toujours
m’étourdit, mais pour idéal personnel le sobre et fort William Kempf,
dont je n’arriverai jamais à suivre l’indicible retenu, le maintien supérieur,
le dosage esprit-matière, la musicalité chevaleresque et silencieuse,
finalement, sans accentuation mielleuse ni maniérisme. Hors piano, Davis
en jazz et Billie Holiday, la reine absolue, la Callas du jazz, celle
que nous apportons sur l’île déserte, en attendant la fin des temps. Ajoutons
Cecil Taylor le soliste, grand libérateur physique et charnel, mais après
qui il faut revenir et panser les plaies vives de l’animalité, je veux
dire de la primauté des instincts.

JF. Ton
site s’enrichit de nouvelles improvisations régulièrement. Quelle est
ta méthode de travail pour maintenir ce rythme?
CMB.
Le
pari du site, pas toujours tenu mais que je souhaite gagner, c’est de
présenter au jour le jour, c’est-à-dire selon son rythme vrai, l’évolution
de mon travail, un peu comme si l’on me suivait en concert, dans une tournée
d’improvisations que j’espère d’ailleurs réaliser, si on m’en donne la
chance. (NDLR : ce sera le cas en 2008) L’improvisation,
ce sont finalement des variations de thèmes ou de chants, d’harmonies,
de dessins ou de motifs, de styles et même de techniques et doigtés, qui
mises ensemble nous servent de route où, par la correction, l’amendement,
la curiosité et l’attention physique et intellectuelle, nous nous transformons
nous-mêmes à chaque étape et tournant. La méthode est donc liée à l’idée
même de variations, et c’est de celles-ci, de par leur nature, que naît
l’impression d’abondance.
JF. Quel est le souvenir le plus mémorable de ta carrière de musicien?
CMB.
Je
me souviens d’avoir d’abord refusé, à quelques heures du concert, de jouer
sur un vieux Steinway qui n’avait plus pour lui que sa marque et que j’appelle
dans mon jargon un tracteur... J’allais dire mon arrêt et aujourd’hui,
surtout, mon retour, car le moment dont tu parles, je crois qu’il reste
à venir. Je retiens tout de même Erdro Erdrosed II, au Musée d’art contemporain
de Montréal, où l’on m’a donné tous les moyens d’expérimenter certains
chemins alors jamais empruntés de l’improvisation musicale, en ce que
les instrumentistes, enregistrés live et à qui les magnétophones redonnait
subséquemment leur musique, rejouaient sur scène avec eux-mêmes, selon
bien sûr des schémas d’ordonnancement et des méthodes les protégeant contre
toute espèce de fusion insensée et de capharnaüm sonore. J’ajouterais
mon passage comme soliste au Festival de Jazz de Montréal, dont j’ai malheureusement
perdu les bandes. Je me souviens d’avoir d’abord refusé, à quelques heures
du concert, de jouer sur un vieux Steinway qui n’avait plus pour lui que
sa marque et que j’appelle dans mon jargon un tracteur, et je revois André
Ménard, compréhensif et efficace devant le jeune homme de 26 ans que j’étais,
le troquer d’urgence contre le Yamaha tout neuf du Spectrum. Il m’a donné
ce soir là l’occasion, m’avait-on dit alors, de ma meilleure prestation.
C’est sans doute un signe et une très bonne chose que d’en avoir perdu
trace. Le souvenir est souvent plus fort que l’enregistrement, et même
plus juste et authentique, en un sens, car il n’y a pas de microphone,
de piste, d’appareil pour retenir les anges.
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JF. Ta musique est disponible présentement sur BlueTracks.ca,
le magasin en ligne de musique indépendante. Est-ce qu’il y des projets
d’album ou de concert prévus pour 2007?
CMB.
Je
connais pour l’instant mon purgatoire, que j’assume très bien, notamment
à l’aide de mon site, mais j’ai quelques nouvelles du ciel, ou disons
du ciel européen. À cinquante ans, entre deux âges, nos projets et nos
œuvres sont des projets et des œuvres de la maturité, les premiers aboutissements
de nous-mêmes. La chose doit se refléter dans nos collaborations.
Je
mets la barre haute dans mes exigences, mais ça commence à porter fruit.
J’avais calculé une année de prospection et de «publicité» pour mon retour.
J’en suis à 6 mois et ça ressemble au plan. J’aurai bientôt de fort bonnes
nouvelles du côté album solo, ce que j’aimerais d’abord entreprendre. (NDLR : CMB a signé depuis ce temps avec Ruby
Flower Records). Ensuite seulement viendront les concerts,
sauf exceptions. Mais pendant tout ce temps, j’alimenterai mon site et
BlueTrack.ca. D’autre part, je parle d’improvisations, mais je compose
également. Sur la table un concerto pour piano, où le pianiste devra improviser
sur une musique écrite à l’orchestre, puis une messe en l’honneur de Notre-Dame
et un opéra dont j’écris le livret à partir de mes notes pour un roman
sur un héros de notre histoire, mai aussi une figure universelle, Le Moyne
d’Iberville. Je ne chôme pas.
JF. En dehors de la musique, quelles sont tes plus grandes passions?
CMB.
La
littérature, bien entendu, l’histoire et la politique. Mais je me repose
de tout cela, et la musique est mon refuge, mon choix. Je ne suis jamais
plus heureux qu’y travaillant, sinon auprès des miens et de mes amis chers.
Je me dois d’ajouter le design graphique, qui me permet en outre de gagner
ma vie sans autre concession.
JF. Quelles est ton équipe de hockey préférée, ou un autre sport, selon le
cas ?
CMB.
Né
à Montréal, je suivais le Canadien par-dessus mon biberon. Je le suis
encore, pour le meilleur et pour le pire, surtout depuis la nouvelle réglementation,
qui a sans doute sauvé ce sport, sinon commercialement, du moins quant
à l’éthique. La beauté du soccer, je parle du grand soccer, m’hypnotise.
Sinon le tennis, qui est un peu la boxe des aristocrates. J’adore, au
tennis, le silence et le calme du public, très proche de ce que l’on connaît
au concert.
JF. Toutes catégories confondues, quelle est la musique, ou les albums, que
tu écoutes actuellement, à la maison ou sur ton iPod?
CMB.
Jamais
d’iPod, question de ne pas tuer les oreilles, qui comme les hommes meurent
par où elles ont péché. Mais j’écoute et réécoute Stravinsky, celui d’après
le Sacre du printemps (1913), c’est-à-dire le Stravinsky des semences
et de la continuité, celui dont le 20e siècle a raté l’héritage et auquel
il faut revenir. Le Sacre consommait la rupture. On a commis l’erreur
d’y voir un nouveau chemin, alors qu’il fermait les livres d’une époque,
la menait à son comble dans une sorte de fureur cérébrale. La grande leçon
stravinskienne, qui est une leçon positive, une école de création et de
foi, non de nihilisme et de désespoir, vient après, avec tous les caractères
de la continuité séminale, c’est-à-dire de la tradition sans cesse réinventée.
C’est
d’ailleurs ce que fais le jazz, qui toujours est resté vivant, à côté
d’un classicisme stérilisé par son immobilisme et son fétichisme de l’écrit.
Le jazz, plus près du verbe, n’a pas raté sa perpétuation, et ses enfants
sont magnifiques et pleins de santé. Il mérite de grands égards. L’essentiel
est de ne pas l’emprisonner à son tour. C’est ce que je cherche humblement
à faire.
JF. L’année 2007 risque d’être très fructueuse pour toi, avec tous les projets
en cours. Quel est ton plus grand rêve à long terme, musicalement?
Celui
de tout musicien, je crois. Celui de mener à terme mes projets, avec un
public pour les recevoir, les comprendre et peut-être les aimer, celui
d’aller au bout de l’exercice, de parfaire la musique et sa communication,
c’est-à-dire de se perfectionner soi-même par cette espèce d’affrontement
périlleux et bienfaisant qu’est la prestation, en concert ou en enregistrement,
qui consiste à demander l’attention et donc d’en être digne.
FIN
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